L’écoféminisme - quésaco?

Comment définir l’écoféminisme? Cet ensemble d'approches pratiques et de prismes théoriques relie la cause écologique à celle du féminisme. Toutes deux  se mêlent de front car elles ont le même fondement : le capitalisme débridé, celui qui asservit les femmes et détruit la planète. L’écoféminisme met en relation l’exploitation et la domination de la nature et des femmes par les hommes. Cette analyse sociologique et économique va également s’élargir à une réinterprétation du religieux, où, là aussi on observe la suprématie de l’homme sur la femme.

"Explorer comment la domination des femmes et la domination de la nature sont reliées, à la fois dans les idéologies culturelles et les structures sociales" Rosemary Radford Ruether

En partant des racines françaises de l’écoféminisme, nous verrons comment ce mouvement s’est développé dans les pays anglo-saxons où des femmes emblématiques sont parvenues à faire de l’écoféminisme une pensée capable de relever les grands défis écologiques, sociaux, économiques et éthiques contemporains.

Photo Roya Ann Miller

Les fondements

Afin de mieux comprendre ce mouvement, revenons à la source avec sa première théoricienne, Françoise d’Eaubonne. Née en 1920,  cette écrivaine française précoce et autodidacte brillante publie dès ses 12 ans et compte à son actif une soixantaine d'essais, romans et recueils de poèmes. Sa littérature est anti-conformiste et révoltée. Elle dénonce les injustices et défend les minorités.

C’est dans Le féminisme ou la mort (1974), qu’elle va créer le concept d’écoféminisme. Ce néologisme - duquel elle est donc à l'auteure, combine de manière originale l'écologie et le féminisme, puisant ouvertement dans la pensée développée par Serge Moscovici  dans La société contre nature en 1972, et par Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe en 1949. Elle fût d'ailleurs l'amie puis la biographe de cette dernière.

Il est fort intéressant de constater que dans sa pensée, les femmes ne doivent pas s’ériger contre les hommes mais dépasser ce conflit. Il s’agit d’une société de non-pouvoir, de coopération. Cette idée a d'ailleurs été reprise et développée par l'américaine Starhawk qui definit le concept de pouvoir-du-dedans qui s'oppose au pouvoir-sur de la domination masculine.

L’écoféminisme repose également sur la notion du corps. Les femmes doivent redevenir libres de faire ce que bon leur semble de leur corps et non pas subir ce que leur inflige la société. De la même manière la terre, exploitée par l’homme, doit recouvrir son intégrité et être respectée.

C'est sans doute à cause de ce positionnement que les idées de Françoise d’Eaubonne n'ont reçu que peu d’écho en France à l’époque. Les féministes françaises voyaient en effet dans l'écoféminisme un rapprochement dangereux avec la nature, représentant une possible régression par rapport à leur combat.

Photo Kinga Cichewicz

Les évolutions dans le monde

Toutefois, le concept a fait son chemin dans d’autres pays et s’est développé, selon Mary Mellor, en au moins deux courants : l’un plutôt économique et politique dit ecoféminisme socialiste ou matérialiste, et l’autre plus spirituel.

Dans le courant matérialiste - principalement théorisé par Ariel Salleh et Mary Mellor, il est question de libérer la femme de l’emprise socio-économique des hommes. Le capitalisme oppresse la nature et les femmes, qui sont toutes deux exploitées au même titre alors qu'elles sont essentielles à la société tout en étant invisibilisées à dessein. L'écoféminisme propose d'émanciper les femmes et la nature: aux femmes de se réapproprier (reclaim) en premier lieu leur corps, leur liberté, et à la nature de ne plus être considérée comme mise à disposition des hommes. C'est le corps qui est le premier sujet de l'aliénation et doit être libéré. Cette approche prône des modèles d’organisation économique et sociale horizontale où le savoir peut être partagé dans tous les domaines de la vie comme la permaculture, la cueillette de plantes médicinales...

Le second courant s’intéresse à l’esprit et se réapproprie (reclaim) la sphère spirituelle qui nous est à tou.te.s essentielle, et qui nous manque cruellement aujourd'hui. Il propose une nouvelle spiritualité où la femme et la nature reprennent leur place première. L’écoféminisme tend vers des croyances à l'opposé des religions monothéistes, et qui s'affranchissent de la domination de l'humain sur la nature,et de l'homme sur la femme. Ce courant se rapproche des religions animistes pré-existantes aux courants judéo-chrétien patriarcaux. Il fait référence à la déesse mère et aux savoirs ancestraux, ainsi qu'aux relations entre les humains et non-humains. Il réhabilite les émotions, les sensations, la relation au corps et une notion forte, celle du care c'est-à-dire de la sollicitude ou la capacité à prendre soin d'autrui.

Ces deux courants, développés en parallèle, se sont parfois éloignés, mais ont continué à dialoguer en support l'un de l'autre.

En termes de pratiques, ce sont les américaines et les britanniques qui, à la fin des années 70, vont s'emparer de l'écoféminisme pour mener une lutte pacifiste contre le nucléaire autour de l’organisation Women for Life on Earth, puis différentes luttes aux enjeux écologiques et féministes dans différents pays. C’est ainsi que le mouvement s’est structuré, autour de figures emblématiques comme Vandana Shiva et Starhawk.

Photo Josh Hild

Comment se vit l’écoféminisme en France aujourd’hui?

Même si l’écoféminisme est né en France, il trouve donc ses lettres de noblesse de par le monde et peine à se réimplanter dans notre pays. Quelques revues écologistes et maisons d’éditions s’y intéressent depuis peu - nous signale Jeanne Burgart Goutal, dans un article consacré au mouvement en France.

Les féministes Françaises ne s’en sont toujours pas emparées, l’alliance des causes écologiques et féministes ne faisant décidément pas écho auprès des féministes françaises pour lesquelles le thème de la nature remet les femmes dans un rôle de dominées. L'écoféminisme, affichant une dimension spirituelle, effraye également les féministes françaises plutôt en lutte contre le religieux associé aux idées conservatrices.

C'est avec le soutien des éditeurs.rices telle qu'Isabelle Cambourakis, que le concept d’écoféminisme se diffuse en France. Le terme et le concept ont été réintroduit dans le débat public en France en 1990 via les traductions des ouvrages de Vandana Shiva et Starhawk. Il apparaît donc en France paradoxalement comme un mouvement de l’étranger que les féministes devraient embrasser pour donner une portée universelle à leur combat.

Cela n’est qu’à partir de 2010 que le courant se fait une place grâce à l’influence de penseuses comme la philosophe Emilie Hache, qui a publie un recueil de textes écoféministes fondamentaux en français, et présente limpidement - dans son introduction à Reclaim, les principaux apports de l’écoféminisme. La chercheuse Margot Lauwers, dans son article je t’aime moi non plus, regards sur l’écoféminisme, constate en effet que les universitaires français.es  commencent à s'intéresser au sujet. Un premier colloque dédié à l’écoféminisme a d'ailleurs eu lieu en France en 2018 à l’université de Paris Nanterre.

Les médias grands public comme Arte, France Inter, Reporterre ou encore Uzbek et Rica commencent à peine à se pencher sur le sujet, mais le sujet est timidement traité. En revanche, certains médias féministes l’ont développé en invitant des figures emblématiques du mouvement en France avec Mona Chollet ou à l'étranger avec Vandana Shiva, toutes deux interviewées dans le podcast La Poudre de la journaliste féministe Lauren Bastide.

Côté pratiques, un premier festival écoféministe s'est tenu à Pantin en juin 2019. "Après la pluie", organisé par le collectif de femmes Les engraineuses, présentait des tables rondes sur le sujet et des activités écoludiques. L’écoféminisme renaît donc en France, en théories comme en pratiques. Le mouvement des idées est cependant encore timide, et les initiatives de terrain sont nombreuses mais pour l'instant peu structurées.

Tou.te.s écoféministes!

Dérèglement climatique, crise sanitaire, dégradation de la nature, crises sociales à répétition et oppression des femmes sont cependant les enjeux majeurs des décennies à venir. L'approche écoféministe a clairement un large rôle à jouer dans la manière de repenser et réinvestir le monde. Ce sont les femmes qui sont le plus à même de porter la société vers des solutions appropriées notamment grâce à la notion de care ou soin porté à autrui.

L'autre force du mouvement écoféministe est qu'il porte tant une proposition matérialiste que spirituelle. Notre modèle actuel manque cruellement de sens. Et l'humain a besoin de se retrouver dans son corps et son esprit.

Alors? Tou.te.s écoféministes!

Suivez notre sororité Wild Wise Witches pour regarder le monde sous le prisme de l'écoféminisme et expérimenter de nouvelles solutions! Inscrivez-vous à notre newsletter !