Nous sommes incontestablement ce que nous consommons. Ce que nous mangeons, ce que nous buvons, ce que nous achetons, tous nos gestes de consommation quotidiens ont une incidence directe sur le monde dans lequel nous vivons.

Juste après le boom des cours de cuisine pour tou.te.s sans distinction de genre, ces dernières années ont vu exploser le nombre d'ateliers pour apprendre à faire soi-même sa lessive, son shampooing ou bien encore son maquillage, ses lingettes démaquillantes et ses éponges. La vague de l'achat en vrac est arrivée avec les magasins bio, pour mettre fin au suremballage et plastique en tout genre. Les achats responsables sont devenus le nouveau mindset et les sites de seconde main où vendre et acheter des produits d'occasion pour la famille et le foyer ont littéralement envahi le quotidien.

Pas besoin de vous faire un dessin, les femmes ont investi le monde du zéro déchet comme mode de vie. Dans tous les ateliers, sur les réseaux sociaux, les femmes sont sur-représentées. L'engagement écologique aurait-il un genre? Ce rôle attentionné et dévoué, autour du care - envers la Terre cette fois, la société l'a assigné encore une fois aux femmes.

Les femmes, pro du do it yourself

Même si on trouve très facilement des produits ménagers bio efficaces et bon marché dans le commerce, les femmes - pour les plus courageuses - passent au ménage écologique en fabriquant les leurs. Des liens fleurissent partout sur le web avec des recettes pour les concocter à partir d'ingrédients naturels et 100% bio sans se ruiner.

Deux flacons marrons avec des étiquettes pour des nettoyants faits maison et une brosse à gratter posée sur un plan d travail dans une cuisine
Photo de Daiga Ellaby

Ces pionnières ont accompagné cette pratique innovante d'un nouveau mode de consommation. Elles se procurent leurs produits en vrac pour réduire les déchets. Elles achètent leurs fruits, légumes, laitages et autres produits frais de saison dans une AMAP ou un marché de petits producteurs en pariant sur la consommation locale et boycottant ainsi la grande distribution. Elles se déplacent à pied, à vélo, en transport en commun ou bien en covoiturage.

Les femmes ne veulent plus de produits transformés et standardisés, et préfèrent des produits bruts et sains. Rejetant la quantité et la facilité, nos contemporaines recherchent des produits respectueux de l'environnement tant dans leur production que leur fabrication. Elles sont prêtes à consommer moins et mieux. La maitrise de leur alimentation et leur santé est devenue leur priorité. Il suffit de voir comment une application comme Yuka a réussi à bouleverser le marché de l'alimentation et redonner le pouvoir aux consommatrices.teurs face aux industriels. Par ces petits gestes du quotidien, les femmes luttent contre les pollutions et les risques liés à la production industrielle. Elles favorisent une gestion responsable et partagée des biens communs et de la richesse produite par les échanges commerciaux.

Promouvoir un mode de vie écologique demande quand même d'en faire "plus": étendre sa lessive plutôt que de la placer systématiquement au sèche linge, lancer plus de machines pour remplacer le jetable (couches, mouchoirs, serviettes de table, essuie-tout), cuisiner maison pour tous les repas, cultiver un jardin potager (même mini sur un bout de balcon quand on est en ville), s'approvisionner chez les producteurs et ne plus mettre les pieds au supermarché, acheter un maximum d'occasion, recycler l'eau de cuisson pour arroser ses plantes... Tous ces gestes demandent de l'anticipation et de la préparation: laver les bocaux utilisés pour l'achat du vrac, penser à les prendre lorsque l'on va faire ses courses, etc....

Table du petit déjeuner avec du pain tranché et trois pots de confiture ouverts
Photo de Itay Verchik

Insupportable régression ou choix réel

L'effet pervers est évidemment là: les réseaux sociaux se sont emparés du phénomène et les vidéos d'influenceuses s'activant aux tâches ménagères cartonnent sur le web. On les appelle les cleanfluencers ou les influenceuses qui nettoient. Vivre dans une maison désordonnée serait générateur de stress et d'anxiété.

Des voix s'insurgent contre cette mode du "tout fait maison": des produits d'entretiens, à la baguette de pain en passant par les cosmétiques. Cette tendance est décriée à grands coups de "nouvelle domesticité" et de repli dans la sphère domestique. La machine à laver, les couches jetables, les plats préparés avaient participé à l'émancipation des femmes, les voilà remis en question. Toute la lutte contre l'opression des femmes par la division sexuelle du travail se retrouve balayée d'un revers de main par ce mouvement né dans les années 90.

Les erreurs d'interprétation sont rapides. Pour preuve, lors d'une émission sur le gaspillage et le zéro déchet, Brune Poirson, secrétaire d'Etat auprès de la Ministre de la Transition Ecologique faisait un raccourci, nous expliquant qu'au lieu "d'aller bosser pour gagner de l'argent et acheter suffisamment de choses", les femmes pouvaient rester à la maison fabriquer leurs lessives et ainsi passer plus de temps avec leurs enfants.

D'autres voient dans ce repli vers la sphère privée un certain désenchantement des femmes au travail, qui ne se satisfont plus d'emplois subalternes ou font face au plafond de verre. Mona Cholet, dans Beauté Fatale, va jusqu'à proposer que:

«l'absence de perspectives de tous ordres, la dureté des relations sociales provoquent un repli des femmes sur les domaines qui leur ont toujours été réservés et qui, jugés étouffants il n'y a pas si longtemps, leur apparaissent désormais comme des abris préservés, intimes, rassurants, parés de tous les attraits».
Une mère et sa fille en cuisine
Photo de Isaac Owens

Or, les femmes, qui élaborent leurs produits ménagers et cuisinent du tout maison, ne sont pas dans une démarche de retour vers la vie domestique. Certaines ont délaissé toute autre activité pour s'y consacrer, mais en partageant leurs pratiques sur le web ou en créant des sites de seconde main très lucratifs. Les femmes ramènent l'écologie à la maison surtout pour dénoncer l'excès vers lequel la société de consommation nous a poussé, au détriment de la santé et en pillant les ressources naturelles. Elles ont une approche pragmatique des enjeux liés au climat. Elles ont compris que prendre soin de soi, des autres et de la Terre passe par une remise en question du système économique. L'écologie devient un tremplin émancipateur, et elles s'opposent au modèle industriel actuel, polluant et dévastateur. La destruction accélérée des ressources et la menace qui pèse sur la survie de l'humanité ne peuvent plus être ignorées.

L'écologie par les femmes, un phénomène global

Partout, les femmes s'emparent à leur échelle des enjeux du climat. Elles se mobilisent pour défendre l'eau, les sols et défendent ces territoires pour leur communauté. Les grandes figures de la lutte contre le changement climatique sont des femmes. Par exemple, Vandana Shiva lutte contre l'introduction des OGM dans son pays, et Wangari Maathai mène un combat pour la préservation d'un écosystème viable au Kénya.

Un mur de pots de fleurs dans des bacs recyclés
Photo de Bernard Hermant

Dans cette lutte contre le système de domination industrielle, les femmes ne sont pas dans une démarche de sacrifice féminin. Elles procèdent en conscience. Il s'agit d'une prise de pouvoir, de récupérer le contrôle de leurs vies et faire valoir leurs capacités à changer les choses. Il s'agit d'un combat pour la survie des êtres humains.

Qui occupe la place sur la scène politique ? Malheureusement, les grands chantiers politiques concernant l'écologie sont encore majoritairement menés par des hommes. Les dernières élections municipales ont vu déferler pour la première fois une vague écologiste en France. On n'a malheureusement pas assisté à une vague féministe: seulement 23% des maires élus sont des femmes. Cinq femmes prennent les rênes des plus grandes villes de France: Paris, Nantes, Strasbourg, Marseille et Lille, et douze mairesses dirigent des communes de plus de 100.000 habitants.

« Cela donne une division très genrée de la lutte contre l’urgence climatique. Les hommes vont être sur des actions politique de terrain, organiser des manifestations, et les femmes vont être sur une action dépolitisée, dans la sphère privée », explique Emma, la dessinatrice, dans une interview accordée à France Inter.

Les luttes contre le changement climatique et les inégalités de genre sont ainsi fortement liées. Pour qu'elles soient victorieuses, il faut inscrire le zéro-déchet dans une logique d’émancipation et non pas d’oppression supplémentaire, cantonnant et valorisant uniquement les femmes dans les activités de la sphère domestique.

Si ces gestes du quotidien sont indispensables, ils sont toutefois insuffisants. Si nous voulons enrayer la destruction de notre planète, le reste de l’effort doit être fourni à l'échelle de ceux qui ont un impact plus important: l’État et les entreprises.

L'Etat, sous toutes ses déclinaisons, doit intégrer les questions environnementales et de genre de manière transversale. Les entreprises devront enfin pour certaines sortir du déni, et pour d'autres se départir des politiques de greenwashing embrassées jusqu'à présent. Il s'agit de se poser la simple question suivante, et d'y répondre avec honnêteté: si mon entreprise disparaissait demain, serait-ce une bonne ou une mauvaise chose pour la planète? Répondre à cette question implique évidemment de sortir de la logique datée de maximisation du profit, et d'étendre les mesures de performance aux domaines social et environnemental. C’est tout l’enjeu de la transition écologique : réussir à préserver la planète tout en réduisant les inégalités.

Comment faire? Par exemple en recrutant des femmes, en leur confiant enfin les postes clés, et en s'appuyant évidemment sur les sustainable natives, cette génération pour qui le défi environnemental est central.

Alors qui sont les vrai.e.s pionnièr.e.s de l'écologie et du développement durable? Les grands patrons du CAC40 ou bien les sustainable housewives?

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