Vacances écoféministes, un oxymore?

J'ai eu beau chercher dans la littérature sur l'écoféminisme je n'ai pas trouvé de texte sur les vacances. Et pour cause l'idée moderne des vacances est un concept inhérent à l'industrialisation, c'est la face cachée de la lune, s'il y a vacances, c'est qu'il y a travail salarié. Du coup si l'on part du principe bien ancré que l'écoféminisme s'érige contre l'industrialisation et ses méfaits sur la nature et les femmes, il ne peut donc pas s'intéresser aux "vacances", sauf de manière critique bien entendu.

Si l'écoféminisme ne semble pas s'être penché sur la question, c'est bien aussi parce que les femmes ne sont jamais en "vacances". Elles ne sont pas salariées pour le travail qu'elles fournissent au sein du ménage. Et le travail qu'elles fournissent ne souffre pas d'interruption. Le soin ne connait que la continuité et les urgences. Ce que l'on appelle pompeusement la matérialité de nos existences ne peut pas être suspendue pendant les "vacances": il faut toujours faire les courses, cuisiner, nettoyer, soigner, surveiller les enfants, les occuper, etc. Bien entendu on peut sous-traiter tout cela si l'on a les moyens de le faire faire...par d'autres femmes en général (la fille au pair, l'aide ménagère, etc). Et là on se transforme nous-mêmes à l'image de ceux qui nous oppressent.

Photo d'Annie Spratt

Alors on fait quoi? On abandonne tout, boulot, enfants, compagnon.e? On part seul.e et pour toujours sur les routes avec notre sac à dos? On rejoint une communauté écoféministe au milieu de nulle part? C'est parfois très tentant, n'est-ce-pas? Certaines ont franchi le pas, comme Sylvie Barbe qui décrit et explique limpidement ses choix de vie quasi-totalement hors système. C'est ce que j'appellerai un changement brutal pour lequel nous ne sommes pas tou.te.s prêt.e.s. En revanche, rien ne nous empêche de tendre vers ce modèle en opérant une transition plus douce, et en s'en inspirant.

Repenser sa relation au travail salarié

Si vous lisez ce blog, c'est que déjà votre penchant écolo, féministe et/ou écoféministe vous titille. Et donc vous commencez - ou allez commencer  - à remettre en question le travail sur le mode salarial.

Suis-je en phase avec les valeurs de mon entreprise? Quelle est la place des femmes dans mon entreprise? Comment gère-t-elle sa relation avec l'environnement et le climat? Quel est mon rôle dans tout ça? Y suis-je à l'aise? Et si je changeais? Ai-je encore envie d'aller au boulot tous les jours? Après des semaines de télétravail, malgré les contraintes, j'avais trouvé un nouvel équilibre, j'avais plus de temps pour moi et pour ma famille. Pour d'autres, le questionnement se fera en direction de l'entrepreneuriat, que ce soit par choix, par contrainte, ou un mix des deux. Certaines auront réalisé pendant cette crise que peut-être la seule manière de recouvrer un peu de liberté et se réaliser pleinement, c'est de monter sa boîte, son projet. D'autres y seront contraintes, parce que le plus sûr moyen de (re)trouver un job est encore de le créer soi-même. D'autres encore réalisent que pour concilier maternité et épanouissement professionnel, rien ne vaut le mampreneuriat (contraction de maman et entrepreneur).

Photo de Chris Ralston

Nous y reviendrons dans un prochain article, l'activité économique n'est pas taboue, l'économie peut être écoféministe! Vos "vacances" - entendues au sens de temps libre de toute activitée salariée, peuvent donc être l'occasion de réfléchir à votre positionnement vis-à-vis du travail rémunéré. Se poser, prendre du recul, analyser, rencontrer de nouvelles personnes, saisir de nouvelles opportunités, acquérir de nouvelles compétences, transformer vos hobbies en activité professionnelle, ou bien encore décider qu'en fait, votre travail - non rémunéré - de mère/père au foyer vous occupe bien assez, et que vous allez vous y consacrer à plein!

Redéfinir la distribution du travail domestique

En effet, c'est souvent pendant les "vacances" que l'on s'aperçoit du poids du travail domestique dans sa vie quotidienne. Si l'on a un travail rémunéré en dehors du foyer, c'est pendant ce temps plus centré sur la sphère privée, que l'on réalise l'étendue du travail accompli. Si l'on est père/mère au foyer, c'est lorsque ceux qui ont une activité professionnelle extérieure sont en vacances que l'on met le doigt sur une évidence: celle.lui qui fait tourner la famille ne s'arrête jamais! Alors on peut profiter des vacances pour faire le point, en premier lieu avec nous-mêmes. Tout ce que je fais est-il vraiment nécessaire? Y a-t-il des tâches que je pourrais réaliser moins souvent, voire abandonner totalement, parce qu'elles correspondent plus à des injonctions extérieures de normalité qu'à mes propres besoins et ceux de ma famille?

Photo d'Hayley Clues

Vient ensuite le dialogue en famille, et le partage des tâches avec la.e conjoint.e, mais aussi les enfants! Les vacances sont un moment privilégié pour cela, car tout le monde est mis sur un pied d'égalité. C'est un moment où tout le monde peut prendre conscience de ses besoins, de ceux de la famille, et d'apprendre l'autonomie et la responsabilisation aussi bien que la contribution à la communauté. C'est une étape essentielle pour que celle.lui qui assure le gros des tâches domestiques puisse libérer du temps et de la charge mentale pour son développement personnel!

Une vie en autonomie

Une autre facette de vacances écoféministes peut être l'apprentissage et l'expérimentation des domaines de l'autonomie matérielle. L'autonomie, c'est l'apprentissage de la liberté, c'est aussi de l'empowerment ! Fabriquer ses cosmétiques ou ses produits ménagers peut sonner rétrograde, mais c'est reprendre la main sur son environnement. Réaliser son projet de potager dans son jardin, sur son balcon, ou son carré d'herbes aromatiques sur ses rebords de fenêtres, ça vide la tête et procure un sentiment d'accomplissement assez puissant!

Photo de Benjamin Combs

Et surtout, cela permet de se réapproprier le contrôle sur une partie de son alimentation, et de se nourrir avec beaucoup plus de conscience, dans le choix de ses aliments et de leur provenance. L'autonomisation matérielle peut également passer par d'autres activités comme le recyclage de vieux objets, le travail du bois, ou bien encore la cueillette de plantes sauvages que l'on fera sécher et conservera pour ses infusions tout au long des périodes plus froides.

Tout cela peut se faire en vacances, à la maison, mais aussi ailleurs, et en voyage.

Voyager autrement

Car pour nombre d'entre nous, les vacances sont synonymes de voyage. Mais savons nous encore vraiment la signification du voyage? L'industrie du tourisme de masse a effacé sa véritable signification. Le voyage, ce n'est pas arriver le plus vite possible à destination, le voyage, c'est la route qui nous y mène. La situation sanitaire nous pousse d'ailleurs dans ce sens: si nous avons une destination, pourquoi ne pas y aller lentement, en multipliant les étapes, pour reprendre le sens du temps, des distances, des territoires?

Photo de Strauss Western

On peut également ne pas aller bien loin de chez soi et être totalement dépaysé.e, découvrir ou redécouvrir sa région, son patrimoine. L'aventure, ce n'est pas forcément grimper en haut de l'Himalaya, ce peut être se lancer un défi zéro-déchet, ou bien un challenge zéro-dépense à la rencontre des gens. C'est peut être aussi simplement passer quelques jours chez ses parents ou ses grands-parents (ou ceux de quelqu'un d'autre d'ailleurs!), et goûter le temps qui passe, plus lentement, discuter, échanger, offrir son aide, partager, tout simplement.

Les vacances écoféministes comme voyage intérieur

Les vacances écoféministes sont donc avant tout un voyage intérieur, celui qui nous fait nous découvrir nous-même, celles et ceux qui nous entourent, humains, animaux et nature.

C'est une aventure qui nous fait porter attention aux choses de l'existence, celles qui paraissent banales, mais qui sont souvent les plus simples et les plus belles. C'est le défi de se reconnecter vraiment à soi-même, de sonder nos sensations, nos émotions, nos besoins, nos envies, nos aspirations. Ca peut être aussi la (re)découverte de son corps, par l'activité physique, les travaux manuels, les soins, ou tout simplement par une immersion dans la nature.

Enfin, c'est un voyage qui nous permet, après s'être retrouvé.e soi-même, de repenser notre rôle, notre place au sein de nos communautés (famille, entreprise, ville, région, etc), et ainsi, redéfinir aussi le monde qui nous entoure, plutôt que de nous laisser passivement définir par lui.

Photo de Katie Moum

Photo de couverture: Taylor Simpson