Chère Ruth, je relis votre analyse de la crise des années 1930, publiée en 1976, et aujourd'hui rien ne semble avoir changé. Vous montriez que dans les années 1930, les femmes travaillaient déjà en masse dans les secteurs qui maintiennent la société debout, ceux qui leur sont si gentiment réservés, les mêmes qu'aujourd'hui. Elles y travaillaient, encore plus dur en temps de crise, pour faire face aux pénuries nationales, et pour maintenir la famille financièrement à flot. A elles aussi le surplus de travail domestique engendré par la baisse de revenus, et la charge psychologique de la famille...L'histoire s'est répétée pendant la crise pétrolière des années 1970, puis après la crise financière de 2008...De ma bulle confinée j'entends le murmure des feuilles se transformer en forêt qui gronde. Il est l'heure de choisir: allons nous passivement laisser l'histoire se répèter inlassablement?

Il s'agit bien d'une crise économique, et même d'une grave crise du système (capitaliste).

France Inter, le 10 avril 2020, le Téléphone Sonne, et à la minute 21:35 un auditeur de Toulouse, Bastien, pose une question ma foi fort intéressante, que nous sommes nombreuses et nombreux à nous poser: lorsqu'il y a une grosse crise comme ça, est-ce que ça n'est pas le moment de repenser les paradigmes économiques afin de ne pas repartir tête baissée dans les mêmes travers, ceux-là même qui nous ont conduit là où nous sommes aujourd'hui?

Nicolas Bouzou, présenté par la radio comme économiste - bien qu'en fait un essayiste et consultant qui sévit depuis très longtemps comme pseudo-expert dans les média, répond avec un aplomb déconcertant:

"Je crois qu'il faut rappeler que cette crise n'est pas une crise économique, c'est une crise sanitaire...c'est donc très différent de ce que l'on a connu en 2008 ou en 1929 où on avait des crises du capitalisme."

Triste est de constater que ce point de vue est devenu un "commentaire ordinaire", une sorte de ligne du parti, bien qu'il soit par ailleurs établi que cette crise sanitaire a bien pour cause "le saccage capitaliste de la nature", et que donc, il s'agit bien d'une crise économique, et même d'une grave crise du système (capitaliste).

Pas une guerre mais une crise du soin

La première phase de cette crise prend la forme d'une crise sanitaire qui n'est "pas une guerre mais une crise du soin", ces soins qui sont majoritairement dispensés par des femmes, gratuitement dans le cadre de la famille, ou à bas salaires sur les marchés du travail formels et informels (auxilliaires de vie, infirmières, enseignantes de maternelle et du primaire, aides ménagères...). Ce qui était déjà là dans l'ombre, devient alors visible quand le reste du monde s'arrête et que la demande de soin explose. Elles sont mises à l'honneur dans les média, on les applaudit le vendredi à 20h, et après?

Des mots pour soulager nos maux

La crise du soin se manifeste également à la maison. Ce sont encore en majorité les femmes qui épongent le surcroit de travaux domestiques générés par le confinement: organisation de la vie familiale, suivi de la scolarité des enfants, augmentation du nombre de repas à préparer...tout cela en éventuellement cumulant avec travail en extérieur ou télétravail. Et ça se voit. Les femmes en prennent conscience puisque les hommes sont à la maison mais ne participent pas forcément de manière égale.

La crise du capitalisme, donc, en période de confinement, accroit donc déjà considérablement le travail total des femmes.

Les femmes assurent encore une fois la nécessaire matérialité de nos existences

Le 11 mai 2020, une première phase de déconfinement s'est ouverte de manière inégale, certains enfants ont pu retourner à l'école, d'autres non, certains parents (64%) ne veulent pas les y renvoyer compte tenu de l'incertitude des conditions sanitaires d'accueil. Le télétravail devrait se poursuivre, et le surplus de travail domestique reste donc inchangé. Il y a fort à parier qu'en cas d'école fermée ou de choix de garde des enfants à la maison, ce soient en majorité les femmes qui s'y collent et cessent de travailler pour leurs entreprises afin d'assurer encore une fois la nécessaire matérialité de nos existences.

Parmi ces femmes qui travaillent, nombre sont entrepreneures. Elles gèrent des TPE et PME comme la majorité des entrepreneurs, mais souffrent plus de la crise que leurs homologues masculins, justement à cause de cette charge domestique accrue. Sans solution stable pour la garde d'enfant, le déconfinement pourrait sonner, non pas un retour à la normale, mais le dépôt de bilan pour ces entreprises dirigées par des femmes. C'est nouveau? Non, la crise accentue et jette juste une lumière crue sur des inégalités déjà criantes.

Enquête nationale Bouge ta Boîte

Il faudra, en même temps, travailler plus pour remettre l'économie en marche, et garder ses enfants, leur faire la classe, remplacer la cantine, etc...

Le confinement et la première phase de déconfinement montrent déjà les effets qui sont à craindre pour le futur du travail des femmes sur le long terme: plus de soins et de travaux domestiques, et un désengagement du travail en entreprise. Si les services sociaux support tels que les crèches, écoles, nounous, aides ménagères ne peuvent fonctionner que partiellement, les femmes ne peuvent pas travailler à temps plein, sauf à partager un temps partiel avec leur conjoint(e), pour celles qui ne sont pas solo. L'injonction paradoxale classique du capitalisme saute alors aux yeux. Il faudra, en même temps, travailler plus pour remettre l'économie en marche, et garder ses enfants, leur faire la classe, remplacer la cantine, etc...

Le journal de bord de Nathalie Jomard

Et nous n'en sommes qu'aux premisces. La catastrophe économique qui se profile est gigantesque. Dès que les filets de sécurité temporaires du chômage partiel, reports de charges et autres soutiens seront tombés, la hausse du chômage devrait être cataclysmique. Si aujourd'hui un salarié sur deux est en chômage partiel, il est fort peu probable que l'activité reprenne son niveau de début mars 2020 de manière instantanée, ni même sur le moyen terme. Une partie de ce chômage partiel va donc automatiquement se transformer en chômage tout court.

Lors des grandes crises économiques des années 1930, 1970 et 2008, les femmes étaient encore et toujours aux fronts professionnel et domestique

Ruth Milkman, en 1976, décrit assez bien le sort des femmes durant la Grande Dépression des années 1930, et détaille des effets qui se répèteront également pendant la crise des années 1970. Les femmes n'ont pas été nécessairement expulsées du marché du travail plus que les hommes, au contraire. Pourquoi? Principalement parce qu'elles occupaient les emplois dévolus aux femmes, ceux dont la société a besoin pour fonctionner (plus ou moins les mêmes qu'aujourd'hui...). Celles qui avaient un emploi l'ont souvent conservé, et celles qui ont pu ont commencé à travailler à temps partiel dans des emplois précaires pour pallier la baisse de revenu du ménage. Elles ont également dû prendre à leur charge le surplus de travail domestique engendré par la crise. Lorsque le revenu du ménage baisse, la production domestique augmente (on "fait" au lieu d'"acheter"). Lorsque le service public disparaît, ce sont en général les femmes qui assurent. De manière assez identique à aujourd'hui, ce sont également les femmes qui ont porté la charge psychologique (on parlerait aujourd'hui de charges mentale et émotionnelle) de l'unité de la famille comme lieu de repli.

En termes d'effets sur l'occupation des femmes, la crise actuelle fait donc déjà largement écho aux crises passées. On pourrait y ajouter quelques spéculations sur le sort des femmes cadres et des entrepreneures, catégories qui étaient moins représentées pendant les crises du 20eme siècle. Les études des effets de la crise de 2008 montrent encore une fois que l'histoire se répète, avec une variation. Les niveaux d'éducation et de compétences des femmes (celles valorisées par le marché s'entend) ont largement augmenté, et en temps de crise, les entreprises favorisent l'emploi des femmes plus qualifiées à salaire égal ou inférieur, afin de remplacer les hommes.

Les défaillances d'entreprises devraient également grimper en flèche, et les femmes seront loin d'être épargnées, comme cela avait déjà été le cas au cours de la crise de 2008.

Aujourd'hui donc, à nous de choisir pour que l'histoire ne se répète pas. L'après sera ce que nous en ferons! L'égalité commence à la maison, les réseaux de femmes - ils se multiplient, nous supportent dans cette voie, et notre autonomie - oui nous savons tout faire, nous rend plus fortes. A nous d'inventer le monde d'après.

Photo de couverture: Museums Victoria